lundi 2 juin 2014

Lectures ados & chronique croisée !

Je n'ai pas attendu longtemps après sa réception pour lire Casseurs de solitudes d'Hélène Vignal édité au Rouergue. Je n'ai pas mis longtemps pour le lire non plus. Court, incisif, prenant, il sonne juste, il est juste ce qu'il faut pour happer son lecteur et le conduire jusqu'à la dernière page, l'air de rien. Il faisait de l’œil à Gabriel de La Mare aux Mots, ce livre là, aussi. On a des piles à lire hautes comme ça, côté romans. Il les classe par ordre d'arrivée. Je ne les classe pas. Ils attendent sagement, patiemment, comme les attachés de presse qui me les envoient et que je remercie d'ailleurs. Je l'avais nargué en lui envoyant un message :"je l'ai lu. Je vais le chroniquer". Il m'avait proposé qu'on le fasse en chronique croisée pour ouvrir ce mois de juin. C'est le rendez-vous que nous vous proposons donc aujourd'hui. 

Casseurs de solitudes d'Hélène Vignal. Un recueil de nouvelles, c'est ainsi que l'ouvrage est présenté. J'ai lu Chiens de garde. La première. Mardi. 01:17. "J'entends les souris courir et ronger les cloisons. Maintenant que tout le monde dort, je me lève et j'enfile mon blouson. Le noir." Et le narrateur, jeune, en rien insouciant, file accomplir sa besogne. Vengeance. La narration remonte le temps pour nous raconter pourquoi cette mort-aux-rats, oui, pourquoi. Comme s'il fallait justifier un acte de violence. " Ténor, la ferme!". Ténor va la fermer à jamais, c'est clair et "avec les compliments du chef", s'il vous plaît. Fin de la première nouvelle. J'ai posé le livre, et c'est marrant j'ai pensé à Clémentine Beauvais parce que j'ai ressenti une partie du malaise que m'avait provoqué la lecture de La Pouilleuse. Une partie seulement. (voir la chronique Ici) et je ne m'y attendais pas. J'ai abordé la seconde avec précaution. Une journée de merde. Je plonge. Adra doit remonter chez elle, elle a oublié son livre sur la table de la cuisine. Deux femmes se disputent, des "coépouses" dont l'une est sans papier. C'est tous les jours la même chose. Le sujet ? "Elle n'a pas besoin d'être coupée". Elle, c'est elle, la très jeune fille, Adra. Coupée ? C'est l'excision. " Un flot de panique acide secoue le corps d'Adra". Elle file, elle en oublie son livre mais pas la tradition, pas le couperet. Réprimande à l'école. Zéro pointé. "C'est pas juste madame, je n'ai jamais oublié mon livre". Non ce n'est pas juste, de faire comme si de rien était à l'école, de bien travailler, d'être dans le rang alors qu'à la maison, le pire l'attend. Alors Adra se lève, déchire la page du cahier de note et la "journée de merde" peut continuer, direction bureau du principal. Autre tranche de vie. Margaux en fuite avec son père, malade, peut-être pas fou. Peut-être pas. Finesse d'un texte, fort en détail pour sonner vrai. Vraisemblable. Comme quand l'ado jette les deux téléphones portables à la poubelle pour couper toute communication avec la mère et le reste du monde, mais pense à garder les cartes SIM. Hélène Vidal a le génie d'y penser. Ou quand encore dans une autre nouvelle, c'est, fait rare en littérature jeunesse, une histoire portée par la voix d'un adulte, palefrenier qui voit évoluer une jeune petite bourgeoise si particulière autour d'un étalon qui ne l'est pas moins, Magico. Des nouvelles comme des phares, pointés ici, là, ailleurs, plus loin ou plus près vers des univers particuliers mais pas forcément singuliers, des tranches de vie tranchantes, blessantes parfois, poignantes aussi. Émotions, appréhension viennent aussi quand on lit la dernière ligne d'une des nouvelles avant de passer à l'autre sans savoir dans quel univers on sera amené ni comprendre tout de suite la logique des séquences. Et quand soudain le lien se fait, à travers le parcours de certains personnages, quand on rencontre une histoire qui, sans directement répondre à une autre, finit pourtant par faire résonance, le recueil se lit façon puzzle et emmène les personnages à la frontière du roman. Ils prennent épaisseur et consistance et nul doute que sans cette subtile gymnastique, bien que chaque nouvelle se lise indépendamment, aucune n'aurait le même poids : lourd. Lourd de sens, d'esprit, de justesse. L'écriture d'Hélène Vignal est taillée au millimètre, affûtée et précise, elle mène et malmène ses personnages et son lecteur parfois, sans morale ni leçon, toute en immersion dans une tranche de vie qui paraîtrait banale si elle n'était pas tranchante. *** Coup de cœur***.
La chronique de La Mare aux Mots Ici


(Re)Play de Jean-Philippe Blondel. Francis, le documentaliste, fait venir Franck Ménard au lycée pour donner une conférence sur "l'état de la presse rock" en France. Il ne serait pas contre écouter les groupes qui gravitent autour de la vie du lycée. C'est Clément qui le glisse à l'oreille de Benjamin dans un couloir. Benjamin ne peut pas le voir en peinture "sa gueule de petit minet avec sa frange sur le devant, son regard clair, ses fringues qui puent le fric, sa façon d'inviter cent personnes aux soirées qu'il donne quand ses parents ne sont pas là". Mais Clément est chanteur dans un groupe et son groupe est encore en activité contrairement à celui de Benjamin. Benjamin, Mathieu, Clara. C'était eux, son groupe avant. Avant que les deux meilleurs amis ne tombent amoureux de la batteuse et que cette dernière fasse son choix : Mathieu. Fin du groupe. Plus de musique, plus rien. Mais si Ménard, un Philippe Manoeuvre en puissance, vient, n'est-ce pas l'occasion de tenter de ne plus penser au passé et d'y aller ? Les "Revenants" vont signer le retour, mais les émotions, les rancœurs, le stress aussi, jusqu'à oser faire le grand saut et jouer devant un public de lycéens au jugement affûté ? Jean-Philippe Blondel croque ici une situation de vie lycéenne au plus près de ce qu'elle pourrait être. Ton et styles sonnent juste dans une histoire où les relations sont complexes et passionnées entre amis, petits amis et rivaux, les uns et les autres passant généralement par plusieurs statuts en peu de temps, et réalistes quand il s'agit des relations avec les adultes, qu'ils soient des parents ou des figures paternelles, personnes ressources telles que peut l'être Francis, le documentaliste qui agit dans leur univers avec pédagogie et bienveillance. Un roman qui offre une tranche de vie musicale sans fausses notes, à part peut-être celles jouées par les personnages lors du grand concert. Une lecture facile et plaisante.  
Clin d’œil à Bouma pour cette découverte - ici -!

Est-ce que ça arrive à tout le monde ? de Jan Von Holleben. "Pourquoi devient-on adulte ? Ne peut-on pas rester un enfant toute sa vie ? A quoi ressemble l'intérieur d'un sein ? A quoi doit-on penser quand on fait l'amour ? Comment sait-on si on est gay ou lesbienne ? Que faire si mon amoureuse tombe enceinte ? " Voici autant de questions glanées au hasard des pages de ce documentaire parmi 70 dont les réponses permettront aux jeunes lecteurs dès la pré-adolescence de trouver des informations claires, sûres, sans jugement ni langue de bois, autrement dit efficaces. Pas de sujets tabous dans ce livre qui dit tout ou quasiment sur le corps des filles et des garçons, sur les relations d'amitié, d'amour, le sexe et même sur la grossesse. Les illustrations sont une très grande réussite. Des photographies et photomontages qui parlent d'eux-mêmes avec pudeur, couleur et bonne humeur sans jamais montrer un geste déplacé, un poil rebelle ou un brin d'intimité. Les séances réalisées avec de vrais pré-ados, pas ceux lissés, embellis, coiffés et bien sapés des magazines pour pré-pubères donnent beaucoup de vie, de pétillant et d'énergie à un livre à avoir absolument dans sa bibliothèque dès que l'enfant franchit le grand portail du collège. Le making-off de la réalisation des illustrations est en bonus à la fin du recueil : génial ! J'ai adoré ce livre, c'est un très grand *** coup de cœur***
Chronique de La Mare aux Mots Ici et celle de Kik

*** Les références ***
* Casseurs de solitudes d'Hélène Vignal Editions du Rouergue avril 2014 10,20 € à partir de 14 ans *** Coup de cœur***.
* (Re)play ! de Jean-Philippe Blondel Editions Actes Sud Junior -  mars 201 - 10,20 € à partir de 14 ans
* Est-ce que ça arrive à tout le monde ? de Jan Von Holleben avec des textes d'Antje Helms - traduit par Roland Fuentès - révisé et adapté par Jessie Magana - Editions Syros - avril 2014 - 15 € à partir de 11 ans *** Coup de cœur***.


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